Histoire Celtique

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Une petite introduction nécessaire…

Une « race » celte ?
Lorsqu’on évoque les notions de celtes, de celtisme, de celticité, de celtitude, de celtomanie, la première chose à comprendre est que l’on ne parle pas de race. Il n’y a pas de « race » celte, ni même de type morphologique celte. le Celte n’a  aucun marqueur génétique particulier par rapport à ses camarades indo-européens (la blondeur légendaire des gaulois était d’ailleurs en général obtenue par décoloration des cheveux à la chaux), et ne se démarque pas beaucoup dans ses caractères physiques d’un nordique ou d’un latin.
Appréhender la question celte, c’est d’abord et surtout lui reconnaître une culture propre. Ni meilleure ni moins bonne que les autres, mais différente, en ce sens que chaque civilisation n’est pas réductible à une autre. Les nostalgiques d’une certaine « pureté » ne trouveront donc ici aucun des arguments cher à leur coeur sur la spécificité ethnique des celtes. Être celte, de nos jours, ce n’est plus avoir quarante générations de vannetais derrière soit, c’est au contraire reconnaître que Kofi Yam-Gnane fait un excellent député-maire breton, et se rappeler qu’après tout, Eamon de Valera, le premier Président de la République irlandaise, était né de père espagnol aux Etats-Unis.
Cependant, pour affronter la mondialisation (le concept d' »internationalisation » est préférable) et le brassage culturel qui ne manquera pas de s’ensuivre, il faut savoir de quoi on parle. Pour faire une bonne bière, il faut aussi connaître l’orge que l’on brasse.
Donc, s’il est souhaitable que ce brassage se produise, pour l’aborder, il n’est pas inutile de se pencher sur ce peuple de l’antiquité qui constitue une part importante de l’histoire des vieilles nations européennes. Quoi qu’en dise une partie un peu hystérique de la gauche et une bonne partie de la droite réactionnaire, ce n’est pas un crime que de se rappeler d’ou l’on vient pour mieux comprendre ou l’on va. Qui n’a pas de mémoire n’a pas d’avenir, écrivait Primo Levi.

Les Celtes, oubliés de l’histoire
Les celtes ont donc occupé la plus grande partie de l’Europe occidentale pendant une période de plusieurs siècle. Les invasions qui se produisirent peu avant et après le début de l’ère chrétienne finirent par confiner leur sphère d’influence culturelle et politique à quelques parties reculées du continent (au sens géographique), dans les îles ou les péninsules. Mais leur souvenir ne s’est jamais éteint, et nombreux sont ceux qui se revendiquent aujourd’hui de leur héritage.
La postérité ne leur a pas toujours reconnu  les qualités qui étaient les leurs, elle s’est souvent au contraire employée à les taxer de barbares incultes, en tout cas jusqu’au XIXe siècle : au mieux plongés dans l’oubli, au pire décrit commes des brutes sanguinaires (pour une vision haute en couleur de la barbarie des celtes, voir l’ouvrage de François Pichon, Histoire barbare des français, Seghers, Paris 1954). Les études récentes ont permis de dépasser ces clichés, et de découvrir les aspects les plus positifs d’une civilisation qui, si elle a manqué d’unité politique, et c’est sans doute ce qui a pu causer sa perte, n’a jamais manqué d’une profonde intensité spirituelle. C’est ce qui fait que certains, dont votre serviteur, trouvent à s’y enthousiasmer aujourd’hui.

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Written by GEDEØN

8 novembre 2009 at 01:01

I. Les origines indo-européennes

Une parenté commune pour tous les peuples d’Europe
La question indo-européenne a surgi au coeur des sciences historiques vers le début du XIXe siècle (même si un certain nombre d’études de comparaison avaient déjà dès les XVIIe-XVIIIe siècles entrevu la filiation commune d’un certain nombres de langues européennes), suite à la redécouverte en Inde du sanscrit, langue ancestrale du clergé brahmanique, par l’étude de leurs textes sacrés, les Védas. Les études philologiques se multipliant, les chercheurs mirent à jour par l’étude de leurs formes
antiques la parentée d’un trés grand nombre de langues européennes, perses, caucasiennes, et indiennes. Ces ressemblances, ces rapprochements finirent par montrer sans aucun doute possible l’existence d’un peuple originel parlant une langue unique, et ayant essaimé vers l’occident et l’orient plusieurs milliers d’années avant J.C., à l’origine de la plupart des civilisations européennes. Ce peuple fut nommé « indo-européen » (« Indo-germanique » en Allemagne, encore de nos jours, ce qui constitue aux yeux des chercheurs du reste du monde une vision germano-centriste relativement déplacée et peu scientifique. Peut-être est-il possible d’y voir l’héritage d’un dévoiement de questions purement anthropologiques au service d’une idéologie abominable qu’on ne présente plus, de sinistre mémoire).
Cependant, de nos jours encore, l’indo-européen reste plus une abstraction linguistique qu’un véritable fait historique, car les seuls témoignages archéologiques sont faibles, et l’on ne peut découvrir l’existence de ce peuple (qu’il est difficile de qualifier de « civilisation ») que dans un patient travail de comparaison linguistique. Les principaux indices sont donc linguistiques, et les découvertes archéologiques ne viennent que timidement corroborer les hypothèses émises par les philologues.         Vers la fin du XIXe et au cours du XXe siècle, des travaux de plus en plus précis (dont ceux de G. Dumezil, dont l’apport fondamental aux études indo-européennes fut prépondérant) et l’archéologie permirent de localiser approximativement l’origine de ce peuple dans le caucase actuel, et de situer son éparpillement entre les Ve et IIIe millénaires.

L’espagnol Pedro Bosch-Gimpera émit il y a une trentaine d’année l’idée que cette expansion aurait même pu commencer dans le courant du VIIe millénaire. Actuellement, la communauté scientifique pense plutôt que l’indo-européen aurait eu pour vecteur d’expansion un complexe culturel dit des « kourganes », appellation héritée du type d’inhumation pratiquée par ce complexe culturel (petit tumulus funéraire).

"Carte de l'expansion des "indo-européens"

En réalité, les deux hypothèses ne sont pas forcément contradictoires, et Venceslas Kruta estime que l’indo-européanisation aurait pu se faire en deux vagues successives, la premièreaux alentours du Ve millénaire, voire avant , et se répandre jusqu’en Europe orientale et centrale (ci contre : zone quadrillée), suivie par une deuxième vague aux alentours du IIIe millénaire, qui aurait atteint cette fois ci l’ouest de l’Europe (ci contre : flèches noires). On expliquerait ainsi les différents degrés d’indo-européanisation de l’Europe.

Sur le plan culturel, cependant, cependant, c’est la deuxième vague qui présente le plus d’importance, car c’est elle qui amena en Europe un changement profond, au point de vue culturel : « le cadre des sociétés du IIIe au IIe millénaire av. J.C. correspond bien au type de société qui semble commune à l’héritage de la plupart des peuples indo-européens : elle est marquée par l’émergence progressive d’un hiérarchie dans laquelle joue un rôle fondamental le concept du héros, l’individu exceptionnel que son courage et sa valeur guerrière rendent l’égal des dieux immortels. […] Le IIIe millénaire av. J.C. constitue indiscutablement un moment de rupture nette et radicale dans l’évolution des sociétés de l’Europe ancienne. » (V. Kruta). Ce bouleversement des IIIe-IIe millénaires dans la structure sociale et culturelle des peuple d’Europes a laissé des traces profondes dans notre propre société occidentale.
L’éparpillement et la confrontation des « indo-européens » (évoquant la langue, l’indo-européen, qui est maintenant de mieux en mieux cernée, on ne met pas de guillemets ; pour le peuple, dont la réalité ethnique et culturelle a livré peu de ses secrets, on en utilise) avec les peuples aborigènes provoqua sans doute cette différenciation ethnique qui a abouti à la constitution des grands pôles culturels que connaît l’Europe actuelle : latins, germains, slaves, hélleniques, baltes,… et celtes. Toutes les langues actuelles de notre continent (à l’exception notable du basque, du hongrois, et des langues des peuples finno-ougriens, du nord de la Scandinavie) sont d’origine indo-européenne. Si vous souhaitez connaître une synthèse des derniers développements sur la question des études indo-européennes, suivez le lien que voici vers un article de Bernard Sergent, grand spécialiste de la question, Les Indo-Européens, des parentés linguistiques aux concordances mythologiques.

Danemark, Zélande : casque en bronze, âge du bronze final, début du Ie millénaire

Les celtes, descendants des « indo-européens »
Et les celtes, dans tout ça ? Eh bien, se retrouvent dans leurs traits de civilisation la plupart de ceux qui caractérisent les peuples antiques provenant de la souche indo-européenne, avec une particulière acuité pour certains d’entre eux. On ne peut faire le détail de ces traits, qui sont innombrables (reportez vous pour cela à l’étude B. Sergent, les Indo-Européens, 600 pages, mais que du bon!), mais il faut en souligner deux principaux.
Le premier est évident : la langue. Les celtes font bel et bien partie du groupe indo-européen au plan linguistique. Les ressemblances tant de structure que de vocabulaire avec les autres langues européennes sont nombreuses, en particulier avec le latin. On en est d’ailleurs venu à constituer au sein de l’indo-européen un sous groupe italo-celtique. Ces deux peuples ne se seraient séparés que tardivement, et les langues celtiques présentent des similarités plus prononcées qu’avec les langues germaniques, par exemple. Il serait fastidieux de souligner ces ressemblances les unes après les autres, mais elles ont été maintes fois démontrées. Sans entrer dans toutes les subtilités linguistiques, on peut distinguer deux grands groupes, que nous allons voir ici.

1. LE CELTIQUE CONTINENTAL

Ces langues, maintenant disparues, ne nous sont connues que par quelques inscriptions et noms de lieux.
– Le gaulois était parlé bien entendu en Gaule cisalpine et transalpine.
– Le lépontique était une langue ancienne utilisée par les Celto-ligures. Les ligures étaient un peuple indo-européen qui
peuplait le sud de la Gaule avant l’arrivée des celtes. Leur assimilation fut imparfaite, et consista plutôt en un syncrétisme
entre leur culture et celle des celtes
– Le celtibère était la langue des Celtes installés sur le territoire de l’Espagne actuelle.
Les Celtes de l’antiquité n’utilisaient pas l’écriture et ils n’avaient donc pas d’alphabet propre. Lorsqu’ils le jugeaient nécessaire ils écrivaient en se servant d’alphabets étrangers (grec ou latin pour le gaulois, étrusque pour le lépontique, ibère ou latin pour le celtibère).

2. LE CELTIQUE INSULAIRE

Ce groupe se divise en deux branches
– La branche gaélique
L’irlandais existe encore, bien qu’il ait subi des transformations, et reste parlé dans l’ouest du pays.
L’écossais et le mannois – ou manx – (Ile de Man) se sont distingués de l’irlandais très tardivement (au Moyen Age). Le picte (peuple occupant le territoire de l’Ecosse jusque vers les Ve – VIe siècle, avant d’être subjugués par les Scots, venus d’Irlande) faisait peut-être partie de la branche gaélique bien qu’on ne soit pas certain de l’origine celte de cette langue, totalement disparue depuis le début du moyen âge.

– La branche brittonique, probablement plus proche du gaulois que du gaëlique au plan de l’apparentement linguistique.
Le gallois a eu une grande importance et il continue à être parlé.
Le breton a été parlé en Grande-Bretagne avant d’être introduit en Armorique par les Bretons, lorsque ceux ci revinrent sur le continent vers les IVe-Ve siècles.
Le cornique (des Cornouailles, au sud-est de l’Angleterre), proche du breton, s’est éteint au XVIIIe siècle, mais est à nouveau enseigné et recommence à être utilisé.

La tri-partition fonctionelle, marque de « l’indo-européanisme »
Deuxième aspect : les sociétés archaïques (et encore certaines sociétés modernes) ayant pour ancêtres les indo-européens présentent toujours une structure divisée en trois fonctions : prêtres, guerriers, et producteurs : la tri-partition fonctionelle (elle se retrouve dans d’autres cultures non indo-européennes, mais jamais avec une telle vigueur et une telle importance) découverte principalement par G. Dumézil. En effet, tous les peuples indo-européens se trouvent à divers degrés scindés en trois catégories sociales souvent assez hermétiques. Il suffit de songer à l’Inde védique, dont il subsiste des traces très visibles encore de nos jours dans « la première démocratie du monde » (par le nombre d’habitant) : la société sépare nettement les classes supérieures (brahmanes, prêtres, et les nobles) et les sous classes, les intouchables. Songeons encore à la reconstitution au cours du moyen âge de trois ordres bien séparés, alors que l’Empire Romain avait gommé ces divisions (cette tripartition avait en effet fini par s’effacer – tout en subsistant de manière marginale – à Rome et en Grèce, bien qu’elle existat pleinement dans la période la plus ancienne de ces civilisations). Il ne faut pas y voir un hasard : ce genre de structure sociale s’est reconstituée tardivement en occident parce qu’elle correspond à la structure de la société qui fut à l’origine de toutes les nations européennes. Cette forme sociale a disparu en France il n’y a qu’un peu plus de deux siècles. En Irlande, la transition fut assez particulière. Ayant été épargnée par les invasions romaines, l’île avait en effet conservé une structure sociale assez proche de sa forme originelle indo-européenne, et lors de l’arrivée du christianisme, c’est assez facilement et tout aussi rapidement que la classe druidique se convertit massivement au christianisme (en seulement vingt cinq ans, d’après les chroniqueurs du moyen âge), formant ainsi l’armature de la nouvelle Eglise d’Irlande. La tri partition subsistat donc telle quelle, la seule chose qui eut été modifiée fut la religion.
Les celtes n’échappent pas à ce standard de la tri-partition, puisqu’existaient chez eux trois fonctions bien séparées : druides, guerriers, et paysans. Il faut d’ailleurs apporter une attention toute particulière pour la fonction druidique, qui était sans doute la plus importante des trois, un peu à la manière de l’Inde védique et au contraire du moyen-âge, ou la noblesse recouvrait une importance plus large au plan politique que le clergé . La société celte sera détaillée plus après (III).

Written by GEDEØN

7 novembre 2009 at 12:46

II. L’expansion de l’âge du Fer

Apparition et provenance des peuples celtes
Les Celtes entrent dans l’histoire au Ve siècle avant J.C. C’est à cette époque que les grecs, comme Hécatée de Milet (vers 500 av. J.C.) ou Hérodote d’Halicarnasse (vers 450-430), rapportent pour la première fois leur existence en les différenciant des autres peuples « barbares » qui occupent le nord de l’Europe. Les « Keltoï » sont alors selon lui grosso modo les peuples qui occupent le nord des alpes.

Reconstitution d'habitat de l'âge du bronze moyen (1500-1200 av. J.C.). C'est dans ce genre de hutte que vivaient sans doute les premiers Celtes. Cliché publié avec l'aimable autorisation de l'archéodrome de Villeneuve d'Ascq

Cependant, il faut bien comprendre que « apparition historique » n’est pas synonyme d’apparition au sens strict. Ce n’est pas parce que les premiers témoignages ne datent que de cette époque que l’on se doit d’y situer la naissance des celtes en tant que peuple. Les chercheurs s’accordent en général pour la faire remonter aux environs du XVe siècle av. J.C., à une période située dans une phase que l’on nomme proto-historique (c’est à dire à la charnière de la préhistoire et de l’histoire. Celle-ci avait commencé en Asie mineure et en Égypte, puisque l’écriture y était déjà apparue, mais l’Europe restait encore Terra incognita). Les dates restent encore relativement discutées, cependant, car certains font remonter l’apparition des celtes au début du IIe millénaire.
Quoi qu’il en soit, l’apparition des celtes correspondrait plus ou moins à un age du bronze moyen (à partir du milieu du IIe millénaire av. J.C.). Les témoignages archéologiques permettent en effet de manifester à cette période une certaine unité dans les caractéristiques des artefacts découverts dans une zone géographique située approximativement entre le bassin rhénan, la Bavière, et le Danube. Si on ne peut trouver dans cet ensemble culturel toutes les caractéristiques de ce qui constituera un peu plus tard le peuple celte, on peut malgré tout parler de proto-celtes (comprendre « presque celte »), sans que l’on puisse définir avec précision leur appartenance ethnique ni leur aire d’extension. L’indice principal de la celticité, la langue, ne peut en effet être détecté si loin dans le passé, mais un certain nombre d’éléments vont dans ce sens.
C’est probablement à cet endroit qu’il faut localiser le foyer originel d’expansion des celtes, ou ils se sont au cours des siècles clairement singularisés en tant qu’individualité culturelle par rapport aux autres peuples indo-européens, et notamment les italiques, auxquels ils se rattachent plusparticulièrement au plan linguistique. Si la question de la localisation de ce « berceau des celtes » a pu être discuté dans le passé, il fait actuellement l’objet d’une relative unanimité.

Les celtes et les civilisations antérieures

La question qui se pose en la matière est en fait de savoir dans quelle mesure l’on peut rattacher aux celtes un certain nombre de cultures proches qui les précedèrent sur les territoires qu’ils conquirent par la suite. On a en effet constaté que

Tumulus du 1e âge du fer, surmonté d'une statue en grès, à Kilchberg (Bade-Wurtemberg)

quelle que soit les tentatives, le modèle classique qui consistait à présenter la celtisation de l’Europe comme la résultante de vagues successives de mirgants en provenance du « berceau » des celtes à partir du début du Ie millénaire ne suffisait pas à décrire la réalité observée, tant au point de vue archéologique qu’historique. Comment expliquer par exemple l’apparente antériorité du peuplement celtique de la péninsule ibérique ?

Comment expliquer la facilité avec laquelle se seraient implantées les langues celtiques dans les régions conquises par eux, quand on sait le temps qu’il faut à une langue pour en supplanter une autre ? Comment expliquer l’absence de traces visibles de mutation culturelle inévitablement engendrée par toute invasion dans une île au peuplement et à la culture aussi évidemment celtique que l’Irlande ?
Face à toutes ces questions, les études de certains auteurs comme Venceslas Kruta tentent de montrer qu’en réalité l’invasion de l’Europe occidentale par les celtes historiques (c’est à dire ceux qui se répandirent en Europe dans la première moitié du Ie millénaire, en provenance du « berceau » celtique d’Europe centrale) aurait en fait été précédée dans une grande partie du continent, au centre et à l’ouest, d’un fort substrat proto-celtique remontant à une période bien plus ancienne, d’au moins six à sept siècles. Les celtes historiques, auraient alors en réalité envahi des régions déjà occupées par des peuples proto-celtes, ou culturellement apparentées, c’est à dire parlant une langue proche du celte ancien, et disposant de structures sociales et religieuses tout aussi proches de celles de leurs envahisseurs. Le peuplement celtique de l’Europe serait donc en fait antérieur de plusieurs siècles à l’hypothèse classique, qui la date des environs des VIIe-VIIIe siècle av. J.C.
Certains auteurs présentent ainsi la Grande Bretagne  comme proto-celte dès le XVe siècle av. J.C., en voulant découvrir dans la culture dite Wessex qui y régnait alors des caractéristiques sociales héroïques conformes à celles des premiers mythes celtiques Irlandais. Issue d’un fort substrat non indo-européenne, ce peuple aurait été acquis dès cette époque à des parlers et à une culture indo-européens.
De même, V. Kruta présente un lien direct de filiation entre les celtes et une culture plus ancienne, dite complexe des cultures des tumulus (petite butte artificielle à vocation funéraire). Cette culture, qui occupait la même partie de l’Europe centrale ainsi qu’une partie de la France du centre-est à partir du IIe millénaire aurait d’ailleurs fini par donner naissance aux celtes dit « historiques ». Henri Hubert en 1932, et après lui Emile Thévenot, voyaient déjà débuter les migrations celtiques entre le XVIe et le XIIIe siècle avant J.C. avec l’extension de la civilisation des tumulus (Thévenot estimait en 1950 que les goidels, occupants celtes de l’Irlande, s’y étaient installés au début du IIe millénaire).
Les celtibères seraient ainsi  issus d’une évolution de ces cultures proto-celtiques de l’âge du bronze, plutôt que d’une fusion entre les celtes historiques et la culture précédente (même si les celtes historiques parvinrent et laissèrent des traces visibles d’invasion jusque dans cette péninsule).

Celtes et mégalithes
En revanche, il ne faut pas attribuer aux celtes la paternité des réalisations mégalithiques à qui ils étaient attribuées jusqu’au siècle dernier, mais que l’archéologie et les méthodes de datation modernes ont fini par restituer aux cultures précédentes, antérieures parfois de très loin (Stonehenge, qu’on a longtemps dit avoir été édifié par Merlin l’enchanteur lui même, remonte en fait à plusieurs dizaines de siècles avant J.C). Ce ne sont  pas non plus les celtes qui sont à l’origine des alignements de Karnac. Il faut rendre à César ce qui est à César…
En outre, il ne faut pas confondre le complexe des cultures à tumulus de l’Europe centrale avec les tumulus des îles britanniques, comme celui de Newgrange en Irlande, qui sont de loin antérieurs à l’apparition des peuples celtiques.
Cela ne veut cependant pas dire que les dolmens et autres mégalithes n’aient rien à voir avec les celtes. Ceux qu’ils trouvèrent en arrivant prirent tout de même une importance considérable dans la symbolique et la mythologie.

Tumulus de Newgrange, dans le comté de Meath, République d'Irlande

Si Stonehenge n’a sans doute pas été le lieu de culte druidique que certains se plaisent à décrire, il n’en a pas moins excité profondément l’imagination de ces nouveaux venus. Imaginons les celtes face à une telle réalisation, dont leur propre tradition ne leur en attribuait pas l’édification : ils eurent sans doute tôt fait d’inventer des peuples de géants, ou des dieux aux forces colossales. Par exemple, les nombreux tumulus d’Irlande s’insèrent dans la tradition irlandaise grâce aux Thuatha Dé Danann, les dieux celtes d’Irlande : d’après la légende, ayant été vaincu par les milésiens, ils acceptèrent de leur abandonner l’Irlande. Certains d’entre eux se réfugièrent alors dans des palais qu’ils batirent sous les tertres, et devinrent invisibles aux hommes. On comprend donc bien la signification du tumulus dans la tradition irlandaise des envahisseurs celtes : en arrivant sur l’île, ils y trouvèrent ces tumulus vides, mais impressionnés par ces réalisations apparemment irréalisables par les hommes, ils les attribuèrent à des dieux invisibles (car ces tumulus apparaissant vides, leurs occupant ne pouvaient être qu’invisibles) issus de leur propre panthéon, qu’ils adaptèrent à la physionomie de l’Irlande.
Au final, le résultat reste donc le même du point de vue religieux et ethnologique : les mégalithes et les tumulus d’Irlande ont été celtisés par leur propre tradition, comme le furent les rivières, lacs et montagnes des pays ou ils s’installèrent, et il n’y a rien d’abusif à s’en servir pour illustrer la première page d’un site internet sur les celtes, par exemple…

Tumulus de Newgrange (voir plus haut), dessin en coupe. Un couloir de 19 m de long mène à une chambre encorbellée de 6m de haut encadrée de 3 petites chambres latérales surbaissées. Le monument est entouré d'un cercle de menhirs, dont 12 subsistent encore

Au plan historique, en revanche, il faut rester précis : ce sont les peuples du néolithique et du début de l’âge du bronze, et non les celtes, qui sont les constructeurs de la plupart des pierres levées du continent européen. Il ne faut d’ailleurs pas non plus y voir l’intervention des « extra-terrestres », comme les Robert Charroux et consorts le clament à l’envi (Ce même Robert Charroux, qui trouve tout de même des éditeurs pour publier ses démentielles vaticinations, affirme aussi que les civilisations sud-américaines ont été en réalité fondées par les celtes chassés de Gaule et de Bretagne par les invasions romaines. Sans commentaires…)

Le début probable de l’expansion des celtes historiques
Pour ce qui est de l’expansion celtique proprement dire, c’est à dire celle des celtes historiques,  les auteurs, en s’appuyant tant sur les constatations archéologiques les plus sérieuses que sur la toponymie (étude des noms de lieux), font généralement débuter entre les IXe et VIIe (selon les auteurs) siècles les premières incursions hors de leur bassin originel. C’est cette période qui constitue la fin de l’âge du bronze et le début de l’âge du fer (Pour le détail des évenements survenus aux celtes durant l’âge du fer, allez voir la chronologie).

L’âge des conquètes
C’est donc à partir du bassin originel que les celtes historiques, que nous nommerons maintenant simplement « celtes » par commodité, ont progressivement essaimé dans toute l’Europe, du nord au sud, de l’est à l’ouest (voir carte ci-dessous). On ne connaît pas avec précision les raisons qui poussèrent les celtes à se répandre ainsi : surpopulation, peut-être, ou encore pression de la part des peuples situés plus à l’est… Cette expansion se fit par vagues progressives et successives, une nouvelle vague celte subjuguant soit des peuplades indigènes locales, souvent d’origine non indo-européenne, soit des couches de population celtes plus anciennes arrivées parfois depuis plusieurs siècles (ce fut notamment le cas lorsque les belgae – belges – envahirent vers les Ve – IVe siècles le nord de la Gaule puis le Sud de la Bretagne insulaire, territoires dèjà celtisés aux environs du VIIIe siècle).

L'Europe des celtes. Cliquez pour agrandir

Bien que l’installation de ces peuple migrants ait pu souvent se faire par la force, les envahisseurs se posant alors en nouvelle aristocratie guerrière, il ne faut en aucun cas croire que la mutation culturelle des populations antérieure – indo-européennes ou pas – se fit par le biais d’une élimination physique massive ou même d’un asservissement brutal. De même que les romains n’ont pas « purifié ethniquement » la Gaule (malgré la réduction à l’esclavage de quelques centaines de milliers d’entre eux après la guerre des Gaules), les Celtes n’ont pas exterminé les populations d’origine pour imposer leur langue et leur culture. Il faut plutôt songer à une superposition, voire une symbiose de la culture nouvelle sur la culture ancienne. Cette fusion des cultures aussi rapide s’explique d’autant mieux que comme on l’a vu, ces peuples présentaient souvent un faciès culturel proto-celte.

Les grandes phases de l’expansion : Hallstat et La Tène
On distingue deux phases dans le développement de la civilisation celtique, correspondant à deux stades assez nets de l’évolution de leurs techniques. La première est celle de « Halstatt » (du nom d’une bourgade autrichienne ou furent découvert des vestiges caractéristiques de cette période), qui est la phase la plus ancienne d’expansion, du VIIIe au Ve siècle environ, encore nommée 1e âge du fer. La Gaule fut probablement envahie à cette époque (et re-celtisée par les invasions de l’époque laténienne, voir plus bas), ainsi que la Bretagne insulaire, l’Irlande, et la partie celtique de l’Espagne (Nord ouest du pays).        La seconde phase, ou second âge du fer, période dite de « la Tène » (du nom d’une bourgade suisse), correspond à la période de la plus forte expansion territoriale, et va du Ve siècle jusqu’à peu prés l’ère chrétienne. Durant cette époque, les celtes occupèrent à un moment ou à un autre toute la Gaule (avec des degrés d’intensité dans l’implantation culturelle, comme par exemple en Aquitaine, ou ils cohabitèrent avec les aquitains, ancêtres des basques, non indo-européens, ou prés de la côte méditerranéenne, avec les ligures, que l’on reconnaît généralement comme indo-européens), une bonne partie de l’Espagne, ou ils fusionnèrent avec les Ibères (ou ils donnèrent naissance aux Celtibères), une partie des balkans et de l’Italie du nord, la Bretagne insulaire, l’Irlande, la Belgique, et vinrent même à s’installer dans un petit royaume indépendant en Asie mineure (actuelle Turquie), la Galatie, qui ne résistat cependant pas longtemps et se fondit rapidement dans la masse de la population locale.

Le sac de Rome par les Gaulois en 390 av. J.C. (détail), Paul Jamin, huile sur toile, XIXe s.

Des exploits militaires
Quelques faits d’armes épisodiques méritent d’être rapportés. Ainsi, en 387 avant J.C., Ambigatus, chef des Bituriges qui, quoi qu’en aient pensé les chroniqueurs romains, ne venaient probablement pas de Gaule mais plutôt du bassin originel rhénan, déferlait sur l’Italie du Nord et prit Milan. Un de ses alliés, Brennus, à la tête des Sénons et des Lingons, poussait plus au Sud, et en vint à affronter les Romains sur les rives de l’Allia. La défaite qui s’ensuivit fut cuisante pour la future « ville éternelle ». La route en étant ouverte, Brennus prit Rome, dont la population avait fui. C’est durant cet épisode que les chroniqueurs romains situent le siège du capitole et l’épisode de ses fameuses oies qui auraient sauvé les derniers défenseurs de la ville (les historiens actuels doutent de la véracité de ce dernier rebondissement un peu rocambolesque). Lassé d’attendre une incertaine victoire totale, Brennus autorisa cependant des négociations et accepta de se retirer avec ses hommes en échange du versement d’un lourd tribut en or.
De là provient d’ailleurs une maxime restée célèbre dans l’Histoire : au cours de la pesée, Brennus jeta son épée dans la balance pour augmenter le poids et donc la quantité d’or à verser. Aux négociateurs romains qui protestaient, il répondit sur un ton de défi « Vae Victis« , « malheur aux vaincus ».

Prise du temple de Delphes par les Gaulois, Alphonse Cornet, huile sur toile.

Vers 310, un autre Brennus (ce nom désigne plus la fonction du chef qu’un véritable patronyme, et se retrouve donc souvent chez les celtes), à la tête de 300000 gaulois, guerriers, mais aussi femmes et enfants, passait les Alpes, et descendant le Danube, parvint jusque dans les Balkans, une partie d’entre eux s’y installant définitivement.  Mais une autre menée par Bolgios continua jusqu’en Grèce et envahit la Macédoine. Brennus (nommé Brennos par les grecs) poursuivit de son coté encore plus au sud et défit les armées grecques les unes après les autres. Arrivé jusqu’à Delphes, il mit la ville à sac, ainsi que le temple d’Apollon, ou officiait la Pythie. Une autre version de la légende, moins crédible, dit qu’Appolon lui même serait apparu au moment crucial ou les celtes allaient piller son temple (représentation ci contre). On dit d’ailleurs que ses hommes auraient ramené une partie du butin de ce temple en Gaule, ou il serait immergé dans un lac sacré prés de Toulouse. Brennus, pour sa part, mit inexplicablement fin à ses jours peu de temps après. Vers 278, une partie de ces Gaulois se sépara du reste et alla fonder le royaume de Galatie, en Asie mineure (mentionné plus haut). Ce royaume, qui survécut de manière indépendante pendant plusieurs dizaines d’années, fut cependant définitivement soumis en 166 av. J.C.
Les hauts fait d’armes des chefs celtes sont ceux qui ont laissé le plus de traces dans l’histoire. Les guerriers celtes étaient d’ailleurs très appréciés des Roi et conquérants du bassin méditerranéen. Certains d’entre eux se mirent au service des généraux grecs, ou encore des égyptiens. Mais les qualités guerrières des celtes ne sont pas ce qui caractérise le mieux la société dont ils étaient issus.

Written by GEDEØN

6 novembre 2009 at 12:48

III. La société celtique

Une société qui garde beaucoup de ses mystères…
Il peut paraître assez difficile, deux millénaires après, de parler de la société celte. Celle ci nous reste sur certains points encore relativement inconnue, même si les travaux les plus récents permettent de cerner de mieux en mieux la nature et la réalité de cette société (voir l’exemple de la Belgique celtique, texte de Georges Timmermans). L’Ecosse clanique et l’Irlande gaélique, qui survécurent dans certaines zones reculées jusque aux XVIIe – XVIIIe siècles, fournissent de bonnes indications, mais les sociétés celtes insulaires ont toujours été assez particulières, à la marge du monde celte. Pour se renseigner sur la Gaule, les textes sont assez rares, et les seuls témoignages précis sont ceux de quelques romains ou grecs ayant été au contact des tribus gauloises. L’un d’entre eux, celui de César lui même, dans ses « Guerres des Gaules », fournit beaucoup d’indications très précieuses. Il est cependant à prendre et a toujours été pris avec un certain recul par les historiens, César ayant souvent été soupçonné d’avoir forcé le trait dans ses descriptions des gaulois afin de les rendre plus impressionants pour ses concitoyens, conférant ainsi à sa victoire sur ces « barbares » plus de valeur.

La société celte païenne était elle plus violente que la société chrétienne ?
On a souvent décrit les celtes comme une société par essence violente, faite de bagarres (pour des histoires de poisson pas frais dans certaines bandes dessinées), de conflits tribaux, et de moeurs douteuses. La raison de cette incompréhension tient plutôt à une certaine méconnaissance, ou à une volonté ethnocentriste d’examiner des faits historiques à l’aune de nos propres préjugés culturels. Il est totalement absurde d’émettre un jugement de valeur sur des faits déroulés il y a plus de 2000 ans, en prenant pour axiomes les préceptes hérités de notre éducation, qu’elle soit bourgeoise ou populaire.
Disons le tout net : oui, les druides effectuaient parfois des sacrifices humains ; oui, les guerres tribales existaient. Et alors ?!? La sévérité avec laquelle on juge les moeurs celtes n’a d’égale que le silence que l’on pratique sur les crimes de l’Eglise chrétienne et l’indulgence vis à vis des pratiques de la société romaine et de la notre. Et encore une fois, outre que de telles pratiques étaient répandues ailleurs à cette période (ce qui ne les rend certes pas moins cruelles), cela n’a pas de sens de les juger. Que l’on admire ou que l’on rejette, les faits sont là, et il faut les étudier sans a priori.
Certes, il y avait des sacrifices humains dans la religion celte. Outre que ceux ci étaient devenus rares au moment de la conquète romaine, on ne sacrifiait en général que des prisonniers de guerre ou des criminels. En outre, il n’apparaît pas plus choquant de sacrifier un criminel à ses dieux que de bruler un simple « hérétique » au nom d’un autre. Les romains s’étaient déjà servi de cet argument pour dénoncer la barbarie des moeurs gauloises au moment de la conquète. Il n’est pas inutile de rappeler qu’eux même en pratiquaient auparavant (comme tous les peuples indo-européens, et comme tous les peuples antiques en général), et qu’ils n’avaient été interdits à Rome qu’à partir du Ie siècle avant J.C. En outre, rappelons que si on ne sacrifiait plus pour la religion à Rome, on faisait se massacrer des gladiateurs (et parfois quelques chrétiens) dans les arênes pour le plaisir des sens. Rappelons pour mémoire que l’Eglise chrétienne et son « Dieu d’amour » n’a jamais prohibé la peine de mort, et que sous un vernis de non violence, elle a encouragé, et surtout pratiqué beaucoup d’executions violentes, provoqué des guerres, autorisé des déportations massives (voir la controverse de Valadolid ou, ayant décrété que finalement, les indiens étant des hommes pourvus d’une âme, on ne devait les réduire à l’esclavage, l’Eglise autorisa alors la traite des noirs pour les remplacer), passé sous silence plusieurs génocides …

Les sacrifices humains, mythe ou réalité ? (dessin D. Guisérix)

Jamais les celtes n’ont tué au nom du paganisme druidique : le fanatisme religieux est un phénomène monothéiste, lié à la structure intrinsèquement close du discours de ce type de religion, fondé sur un principe moniste et exclusif : s’il n’y a qu’un seul Dieu (avec un « D »), c’est que c’est forcément le meilleur, et pour tout le monde. Léon Poliakov, dans son Histoire de l’antisémitisme, fait remarquer que le monde chrétien se voulait dès les origines bati sur la morale d’un texte pronant l’amour du prochain, le partage, et le rejet de la violence, alors que l’Islam, par le Coran, disposait d’un texte au contenu plus vindicatif, plus conquérant, guerrier et pronant la Djihad. Pourtant, c’est en occident que le fanatisme et l’intolérance apparurent en premier lieu. Les massacres et les pillages qui accompagnèrent les croisades en sont le témoin. Des cas de barbarie innommables furent rapportés à la prise d’Antioche en 1098 par les francs. On signale des cas de cannibalisme massif à Maara, les arabes insistant souvent dans leur description sur le caractère littéralement barbare des croisés francs (Voir les croisades vues par les Arabes, par Amin Maalouf, Lattès Paris 1983).
De manière générale, on peut dire que la société celte ne fut pas plus violente que n’importe quelle société antique, ou que n’importe quelle société. Elle ne fut certainement pas plus violente que notre monde actuel. Elle fut différente, et c’est pourquoi elle reste inhabituelle pour nous. L’objet de ce site est aussi de la réhabiliter.

La tri-partition de la société celte
Comme toute société indo européenne, elle était divisée en trois ordres, trois fonctions : spirituelle, guerrière, et productrice. Toutes avaient un rôle bien défini, mais n’étaient pas forcément hermétiques. La société n’était pas sclérosée, et il était possible à un paysan de devenir noble ou druide. Si dans la majorité des cas, un bon roi était fils de roi, et un druide fils de druide, la tradition n’était pas absolument contraignante. Car si certains ont pu véhiculer à propos des celtes l’image d’une élite guerrière et spirituelle maintenant la plèble dans l’oppression, cette vision trop teintée par notre histoire médiévale et par la réalité romaine a été dépassée par les travaux les plus récents.

1 – la classe productrice

Torque 3e siecle/1er siècle avant J.C Cote cliché 00.012480, Paris, musée national du Moyen Âge - Thermes de Cluny

Cette « classe » productrice restait assez silencieuse, sinon soumise, mais il ne s’est en aucun agi d’esclavage ou même de servage. Si certains détenaient la réalité du pouvoir politique, les artisans et cultivateurs n’en étaient pas moins très estimés pour leurs compétences, surtout si l’on a l’esprit les qualités de ces artisans celtes, dont les productions qui s’apparentent à de véritables oeuvres d’arts iront bien au delà de la zone de population, et souvent au delà des limites de l’Europe. Ch. J. Guyonvarc’h et F. Le Roux l’exposent ainsi :  » si elle assigne à chacun une place précise selon son rang ou son mérite, l’Irlande ignore – comme devait l’ignorer la Gaule – la définition romaine des artes liberales et des artes serviles. Etait honorable et honoré quiconque était détenteur d’un savoir ou d’un savoir faire, intellectuel ou manuel. Il faisait partie des àes dàna ou « gens d’art » et il est prévu le cas ou un forgeron a droit, à cause de sa compétence professionnelle, au titre de « docteur » (ollam), ou même de druide (druigoba), le nom du druide étant ici un simple préfixe superlatif ». Aristocratie il y avait donc, mais point de tyrannie, et sur bien des aspects, la société celte antique apparaît moins inégalitaire que la société médievale. Quant à la composition de cette classe productrice, on a pu par le passé penser qu’elle provenait des peuplades originelles envahies et soumises. Outre qu’une telle situation ne peut subsister que quelques générations (comme ce fut le cas pour les francs lors des invasions germaniques, qui furent rapidement mélés aux populations gallo-romaine de souche) rien actuellement ne permet de dresser un schéma aussi simpliste.

Guerrier celte, illustration Didier Guiserix, extraite de Légendes celtiques, Descartes éditeur

2 – La classe guerrière
Dans l’importance matérielle, la classe guerrière arrivait en tête : soumise à des attaques régulières, la survie de chaque « cité » gauloise dépendait de cette élite armée. Les celtes construisaient pour se défendre des forteresses, « oppida« , ou se regroupait l’ensemble de la tribu, ou encore des forts ou des places fortifiées à vocation uniquement militaires . C’est réfugié dans celle d’Alésia que Vercingétorix finit par se rendre à César. Mais c’est grâce à celle de Gergovie qu’il infligea à César sa plus grande défaite.
La Tribu avait à sa tête un roi (« Rix », « Ri » en gaëlique) généralement élu par les nobles, au moins dans la période la plus ancienne de la monarchie, sous le contrôle des druides. Le pouvoir politique résidait entre ses mains, mais n’avait rien d’absolu : le roi aussi était soumis à de nombreuses règles, interdits (Les geis, gaesa en Irlande) ou obligations à caractère magique, qui encadraient ce pouvoir. Et la violation de ces interdits entrainaient souvent la perte du pouvoir pour ce roi. Il n’était pas rare que ce roi soit renversé par un guerrier plus jeune et plus fort que lui. Une coutume en particulier, Curadmir, « la part du champion » (petit lexique celte) consistait lors du banquet à réserver la meilleure part au plus fort des guerrier, généralement le chef, libre à n’importe lequel des convives de la revendiquer, quitte à en découdre physiquement pour décider qui serait le plus fort.
Le roi celte n’avait de pouvoir que politique, la sphère religieuse restant totalement hors de son empire. Maître de ses guerriers et de ses clients, le pouvoir spirituel ne lui était en aucun cas soumis, au contraire. Le chef devait souvent s’incliner devant la volonté des druides. L’organisation hiérarchique se présentait de manière assez classique, chaque roi ayant à son service un certain nombre de nobles, chacun d’entre eux pouvant compter sur la fidélité d’un certain nombre « d’ambacts » (petit lexique celte). Comme dans la plupart des sociétés antiques, les rapports de hiérarchie sociale étaient donc fondés sur une idée de puissance physique, et tout homme ne valait qu’autant qu’il puisse avoir une utilité guerrière pour la collectivité. Ainsi, l’infirme, donc en principe inapte au combat, ne pouvait rester sur son trône, et a fortiori devenir roi. Nuada, le roi des Tuatha Dé Danann, dans le cycle mythologique du Lebor Gabala, le Livre des conquètes, perdit son bras à la bataille de Mag Tured, bien qu’il fut vainqueur. Il perdit alors le trône, mais le regagna peu après, contournant l’interdiction en se faisant fabriquer un bras en argent par Dian Cecht (pour le récit de ce cycle, voyez le site du maître des clefs pour une version complète du Lebor Gabala) .
Ce système de valeurs peut paraître primitif, mais à bien y réfléchir, la citoyenneté athénienne, sur un mode certes différent, y faisait appel, car ce qui caractérisait l’athénien par rapport au « métèque » et qui lui donnait donc le droit de participer à la vie publique, c’était le fait que le citoyen ait à participer à la défense de la cité. De plus, ces moeurs qui peuvent sembler marquées par la brutalité restaient malgré tout entourée par des règles morales et religieuses. Ces règles différaient évidemment profondément de celles que nous imposent nos valeurs judéo-chrétiennes, mais existaient tout de même, en raison du contrôle puissant qu’exerçaient les druides sur l’activité des hommes.

3 – L’importance de la classe sacerdotale
Au plan religieux, la société celte présentait sans doute autant de subtilités et de particularismes locaux qu’il y avait de tribus. Les peuplades celtes avaient outre un panthéon commun, un certain nombre de dieux locaux, souvent hérités des peuplades antérieures à qui elles s’étaient agrégées. Sans anticiper sur la question de la religion, qui fait l’objet d’un chapitre propre, il faut tout de même la mentionner. Car ce qui caractérise sans doute les celtes au premier chef est leur profonde spiritualité, et la prédominance de la classe sacerdotale dans l

L'attaque des druides réfugiés sur l'île d'Anglesey, en 61 après J.C. Les romains, particulièrement sauvages, massacrèrent femme et enfants

a vie politique, qui était en grande partie comprise dans son aspect spirituel.
Le druidisme marquait en fait profondément tous les esprits, et la religion conditionnait l’organisation politique de la tribu. En effet, le personnage de premier plan au sein de la tribu était sans doute le druide, représentation terrestre des Dieux. Peut-être plus que celle chef, sa parole était respectée, car même si le roi détenait le pouvoir de décision, l’autorité morale du druide était immense ; il est probable que rien ne se faisait contre son avis. De plus, lorsqu’une question était débattue, il était toujours celui qui prenait la parole le premier, avant même le roi. La société celte avait constitué la classe sacerdotale en un véritable instrument de pouvoir politique, bien plus que la société médiévale, ou coupée des réalités, elle avait fini par n’avoir d’autorité que dans l’espace que lui laissait l’aristocratie. César ne s’y trompa pas, et plus que dans ses chefs, il vit dans les prêtres des celtes les ennemis à abattre, la liberté spirituelle devenant garante de leur indépendance politique. Lors de la Guerre des Gaules, il n’eut de cesse de lutter contre les druides, les pourchassant sans relâche. Et lorsque les Romains envahirent la Bretagne insulaire, ils massacrèrent les druides (souvent originaires de gaules, chassés par la colonisation romaine) réfugiés sur l’île de Mona (Anglesey), en mer d’Irlande (voir image ci-contre).

L'écriture oghamique, faite d'une succesion de traits paralèlles sur une ligne, est apparue en Irlande.

Les interdits religieux régissaient donc aussi la vie sociale. L’un d’entre eux, notable, a fait couler beaucoup d’encre (!) : l’interdiction de l’écrit. Les celtes considéraient en effet la tradition orale comme signe de la vie, de l’évolution du savoir, et la fixité de l’écrit, son intangibilité se trouvait être assimilée à la mort. L’écriture était donc prohibée pour quoi que ce soit, vie spirituelle comme matérielle. Il ne faut pas voir là une quelconque infériorité culturelle : il exista bien un alphabet celte tardivement en Irlande, dit alphabet oghamique (du dieu Ogma), mais son utilisation était reservée à certaines rares hypothèses : inscriptions funéraires, certaines formules sacrées… C’est pourquoi au contraire des sociétés romaines ou grecques, le monde celte nous est si mal connu. Non pas que les celtes, à tout le moins leurs érudits, fussent illettrés (d’autant plus que les druides gaulois connaissaient généralement le grec ou le latin), mais la vie spirituelle débordant largement sur le plan matériel, l’interdit religieux prenait le pas sur certaines nécessités matérielles. Seule la colonisation et les premier écrits en caractères latins donnent quelques indications, mais ils restent rares. Un ouvrage les a recensé (Jean Paul savignac, les Gaulois, leurs écrits retrouvés : Cecos ac Caesar, Merde à César, La Différence, Paris 1994).

La société celte se caractérisait en revanche par un gout profond pour la musique et la poésie, illustration de la transmission orale de leur savoir. La métrique et les rimes servaient ainsi à mémoriser les légendes, formules magiques, et tous les savoirs divers. Une classe particulière de druides, les bardes, officiait dans la cour des princes celtes, interprétant les aventures des dieux des héros légendaires. La tradition bardique survécut à la disparition du druidisme théologique, et renaît de nos jours avec le renouveau de la musique traditionelle celte. C’est cette renaissance, témoin de la vivacité de la culture celte, qui est certainement à l’origine de l’engouement pour le monde celte en général (photo ci-contre : « Harpe de Brian Boru », célèbre chef Gaélique, roi de Tara, qui résistat victorieusement aux invasions scandinaves au Xe-XIe siècles. Cette attribution populaire est en réalité tout à fait éronnée, puisque cet instrument, conservé à la bibliothèque de Trinity College à Dublin, date des XVe ou XVIe siècle, âge vénérable au demeurant). Le chant et la poésie recouvraient et recouvrent encore beaucoup d’importance chez les peuples celtes

Le monde celte, une société de commerce
Le monde celte fut donc une société spirituelle, mais aussi commerciale. Les échanges furent intenses, les produits celtes (matières premières et produits finis) étant très prisés des monarques et des privilégiés du bassin méditéranéen (voir la carte des routes commerciales). On a retrouvé de nombreux objets celtes d’ornement ou d’usage courant dans des régions assez éloignées des zones de peuplement celte (Grèce, Danemark, Italie, …). La cour des princes celtes, au cours de cet « âge d’or » regorgeait sans doute de nombreuses richesses, et les convois de marchands divers sillonaient la Gaule bien plus surement qu’à certaines époques du moyen âge. Les échanges n’étaient d’ailleurs pas à sens unique, puisqu’on a retrouvé de nombreux objets grecs dans les tombes des rois gaulois, comme le cratère de Vix.

Le mode de vie des celtes
Sur le mode de vie des celtes, grâce aux progrès de l’archéologie, on sait plus de choses, à commencer qu’ils étaient surtout des agriculteurs et des éleveurs, principalement en Gaule, qui était déjà avant l’invasion romaine un pays riche et fertile. Sur le plan technique, les celtes ont à leur crédit un certain nombre d’innovations techniques.
Les forgerons celtes, pour commencer, étaient réputés. La maîtrise de la  métallurgie du fer donna sans doute aux celtes un avantage militaire de premier ordre sur les peuplades antérieures de l’Europe, celle-ci n’ayant pas encore été touchée par la révolution du fer. De manière générale, les celtes maîtrisaient particulièrement bien l’industrie des métaux, et les tombes des princes et des princesses celtes qui ont été retrouvées (comme celle de la princesse de Vix, morte vers -480) témoignent de l’extravagance des rois celtes, de leur richesses et de leur raffinement, quoi qu’on en dise. Les arts de la table, par exemple, montrent aussi un haut degré de maîtrise technique Ces tombes recèlent en outre nombre d’artefacts d’origine méditerranéenne, grecques ou autre…
L’essentiel de la population, cependant, se composait de gens au mode de vie plus simple, agriculteurs, éleveurs, artisans… Leur habitat se composait assez simplement de huttes , regroupées au coeur d’un village ceint d’une palissade, ou d’un oppidum, cité fortifiée généralement située sur une butte.

Une société soudée, mais un environnement politique divisé
Mais ce qui caractérise surtout l’organisation sociale du monde celte dans son ensemble, c’est son absence d’unité politique. Toutes les tribus étant totalement indépendantes, sur un même territoire, elles en venaient à s’affronter, ou même à combattre dans des camps opposés, comme ce fut le cas dans la guerre des Gaules : un certain nombre de peuples gaulois comme les Rèmes combattirent tout au long du conflit au coté des romains, et Vercingétorix ne parvint jamais à faire l’unité totale de la Gaule derrière lui.
L’Irlande avait à sa tête un Haut Roi (Ard Ri), mais cette fonction restait plus spirituelle et symbolique que réellement politique. L’esprit celte était marqué d’un profond désir d’indépendance, de liberté, et aucun peuple n’entendait s’aliéner à un chef autre que le sien, fut-il romain, ou gaulois. Ainsi les belges refusèrent-ils de rallier Vércingétorix, car ils étaient décidés à vaincre César seuls, et plus tard. Commios l’Atrébate, certes, finit par se rallier, mais sonna le rappel du ban un peu tard pour venir porter efficacement secours à Vercingétorix, prisonnier dans les murs d’Alésia.
Plus qu’une certaine indiscipline ou une inorganisation des guerriers gaulois, c’est cette division du monde celte qui rendit sa conquète possible. Les romains n’avaient qu’un ennemi à combattre à la fois, et chaque tribu n’en venait à prendre les armes que quand sa propre liberté était menacée. Ce constat est particulièrement vrai pour la conquète de la Bretagne insulaire, ou les romains n’eurent face à eux pendant un certain temps que le roi celte Caratacus, chef de la tribu des Silures, lors de leur arrivée sur l’île. Boadicaé, la Reine des légende, ne prit les armes qu’après le viol de se filles par les légionnaires et le massacre des druides sur l’île de Mona (Anglesey) en 61 (voir plus haut). Son père, Prasugatos, roi des Icènes, croyait être à l’abri de ce genre d’exaction en raison de son amitié pour les romains. Mal lui en prit.
César put ainsi conquérir la Gaule avec quelques milliers d’hommes bien entrainés. Mais lorsque la révolte mené par le chef Arverne parvint à réunir un grand nombre de tribus (loin cependant d’une unité totale de la Gaule), les légions romaines vacillèrent, mirent genou à terre à Gergovie. Seule une reprise en main énérgique de César, et le retard de l’armée de secours menée par Commios l’Atrébate lui permit de remporter une victoire décisive à Alésia.
On a pu analyser cette absence de solidarité des celtes comme un manque de maturité politique. Ce n’est pas tout à fait faux, mais encore une fois, il ne faut pas examiner tout cela au travers de nos propres conceptions. Les romains eux mêmes n’avaient fait l’unité de l’Italie que grâce à la force de leurs armées, et il était habituel dans le monde antique de voir chaque peuple ainsi divisé. Les cités grecques elles mêmes n’étaient pas souvent unies (excepté face aux perses), et tombèrent aussi devant les romains. Les royaumes unifiés étaient rares, surtout dans le nord de l’Europe. Rappelons nous tout de même que ce que nous nommons patriotisme, ou sentiment national, n’est apparu en France qu’à la fin du moyen âge, à l’occasion de la guerre de cent ans.

La femme celte
Il faut mentionner un dernier aspect de la société celte : la femme, tant il est vrai que plus de la moitié des hommes en sont. On s’accorde à dire que la situation de la femme celte fut notablement meilleure qu’à Rome, et bien plus que dans la société chrétienne médiévale. La monogamie étant la règle chez les celtes (comme dans toute société indo-européenne), son statut, en Gaule comme en Irlande, différait peu de celui de l’homme : Elle pouvait en effet être propriétaire de ses terres, et pouvait même parfois porter les armes. Il n’était pas en outre une quelconque nécéssité de « pureté » lors du mariage (comme ce pouvait être le cas pour les Flamines, à Rome). Certaines femmes celtes célèbres furent même reine, et pas des moindres (Medb, reine d’Ulster, ou Boadicae, voir plus haut).
Il faut aussi se souvenir que c’est la femme celte qui a légué à l’Europe chrétienne le mythe de l’amour pur et magnifique, absolu et librement choisi, par les légendes arthuriennes, mais aussi celle de Tristan et Yseult, de Deirdre et Naisi… La femme celte est bien la représentation de cet idéal de beauté, de courage et de fidélité (beaucoup d’entre elles préfereront la mort plutôt que de survivre à celle de leur amant), qui animait le monde et l’esprit des celtes en général, hommes et femmes. La femme celte n’était pas l’égal de l’homme (les celtes n’ont pas inventé la parité…), mais son statut était probablement moins mauvais que dans le reste du monde antique.

Written by GEDEØN

5 novembre 2009 at 12:49

IV. Religion et mythologie

Statue celtique, Boa island, sur le lac d'Erne (Irlande du nord)

De nombreux dieux, mais une seule spiritualité
Il relèverait de l’impossible de vouloir traiter dans le détail de tout le panthéon celtique, d’autant que celui-ci s’est enrichit au cours des pérégrinations des différentes tribus des divinités locales des tribus anciennement installées. En fait, il apparaît assez vain de parler d’une religion celte. Il faut sans doute lui préférer l’expression de spiritualité celte.
Bien que chaque tribu eut sans doute un certain nombre de divinités propres, il faut noter la profonde unité spirituelle, théologique voire même mythologique des celtes sur l’ensemble des territoires qu’ils occupaient. On a recensé plus de 400 noms de dieux dans la seule Gaule, mais il est probable que ces noms ne soient certainement pour la plupart que des épithètes qualifiant les dieux principaux sous certains aspects particuliers. Certains auteurs émettent d’ailleurs l’hypothèse de l’existence d’une langue liturgique commune à l’ensemble de la classe sacerdotale, cette dernière étant connue en Irlande sous le nom de « langage des filid ». Cette langue sacrée aurait été comparable au sanscrit, langue du clergé brahmanique dans l’Inde védique. Cette hypothèse s’appuie – entre autre – sur les commentaires de certain auteurs antiques, comme Diodore de Sicile, qui écrit dans son Histoire mythique (Ie siècle avant J.C.) à propos des druides :  » Ces hommes que nous appelons philosophes et théologiens sont tenus en grand respect ; ils les appellent « druides » (…) et aucun sacrifice ne peut être fait sans la présence d’un druide (…) car ils sont les seuls à parler le langage des dieux. »

 

Une religion sans temples ni statues
Malheureusement, la disparition de cette religion avant qu’elle ne puisse être couchée sur les parchemins a eu pour conséquence majeure qu’elle nous reste en grande partie encore inconnue. En effet, les principaux témoignages qui subsistent sont ceux des Romains et des Grecs, qui, non pas qu’ils ne soient pas dignes de foi, ne furent pas toujours d’une objectivité exemplaire. L’archéologie est ici d’une aide assez limitée, car la statuaire divine des celtes était assez pauvre, en général, et assez tardive (elle n’est apparue qu’avec l’arrivée des romains, qui prenaient par contre un grand plaisir à représenter leurs dieux). Non pas qu’ils fussent moins bon sculpteurs que les grecs ou les romains, mais la disposition spirituelle des celtes, assez proche en cela du judaïsme, refusait en général la représentation des dieux, au moins sous des traits humains. « [Les druides], philosophes et idéalistes, n’admettaient pas la représentation anthropomorphique des dieux, ni l’édification de temples, véritables blasphèmes, outrages à la divinité, c’est pourquoi aucune statuaire religieuse celtique ne vit le jour avant la conquête romaine« , explique Raimonde Reznikov.
Ces même druides, refusant en outre comme nous l’avons vu toute forme d’écriture, n’ont jamais consigné nulle part le moindre témoignage durable sur la richesse de la spiritualité celte, dans sa finesse et sa diversité. Pour retrouver l’esprit du panthéon celte, il faut se tourner vers les ultimes témoignages qui en restent. Quelques écritures – tardives elles aussi – nous donnent les noms de certains dieux. Encore une fois, c’est César, qui dans sa Guerre des Gaules donne un certain nombre d’indications. Mais conformément à une habitude gréco-romaine, celui ci a essayé de trouver dans les dieux celtes un équivalent de chaque dieu romain. L’initiative est assez salutaire, puisque ces deux panthéons trouvent leur origine dans la vieille religion indo-européenne. Mais l’opération n’est pas toujours entièrement satisfaisante, car là ou la religion romaine voyait une fonction et une hiérarchie très précise pour chaque dieu, les celtes donnaient moins d’importance à ce genre de classification catégorique. Les dieux gaulois, très humains en cela, pouvaient certainement se définir par un tempérament autant que par leur fonction. Ce tempérament, ces traits de caractère n’étaient certes pas sans influer sur le rôle de chacun d’entre eux, mais il ne fallait en aucun cas y voir un carcan qui les circonvienne absolument. La comparaison de Jules César, cependant, a servi de base à des études intéressantes, et a permis de dresser une ébauche assez satisfaisante du panthéon gaulois.

 

Cuchulainn, héros du cycle d'Ulster John Duncan, Toile, 1913 Cliquez sur l'image pour accéder au récit de ses exploits

Dieux celtes et moines chrétiens
Quant aux dieux celtes des îles britanniques, et notamment de l’Irlande : si l’on peut reprocher au christianisme d’avoir fait disparaître en partie le mode de pensée celte – sans doute à juste titre -, on ne peut malgré tout lui imputer tous les maux. Les moines irlandais, peu après la christianisation de leur île, prirent en effet l’excellente initiative de rapporter par écrit la plupart des sagas irlandaises pré chrétiennes, en les teintant d’évangiles évidemment, mais en restituant toujours avec beaucoup de soins la grandeur de ces épopées mythiques. Cliquez sur le lien qui suit pour découvrir un extrait de la saga de Cùchulain, préservée malgré tous les siècles qui nous séparent de ces époques de gloire et d’aventure. D’autres récits mythiques viendront s’ajouter sur ce site d’ici quelques temps.
Les manuscrits qui relatent ces récits comptent d’ailleurs parmi les plus magnifiques exemples de l’enluminure irlandaise du haut moyen âge, avec le Book of Kells (voir la page consacrée à l’art chrétien irlandais). Si vous êtes intéressé par le cycle des Thuatha dé Danann, cliquez ici pour en voir un résumé.

Concernant le panthéon celtique en général, plutôt que de tenter un inventaire exhaustif de ces dieux et personnages héroïques (vous trouverez les références d’un certain nombre d’excellents dictionnaires de la mythologie celtique dans la bibliographie), il apparaîtra certainement plus intéressant de dresser les grands traits du druidisme, et de présenter brièvement les principaux dieux des panthéons gaulois et insulaire.

 

Les fonctions druidiques
A titre liminaire, il faut apporter quelques précisions sur les fondements de la vie religieuse chez les peuples celtes. Quant à la classe sacerdotale, d’abord : on utilise la dénomination de « druide » (étymologiquement dru-uid-es, « les très savants ») pour représenter le clergé dans son ensemble. En réalité, cette fonction recouvrait plusieurs tâches distinctes, et une catégorie particulière de druide était chargée de chacune d’entre elle :
– Le théologien, qui est l’archétype du druide que nous connaissons. Il présidait aux cérémonies religieuses les plus importantes, mais son rôle ne s’arrétait pas là. Il comprenait également la médiation, l’explication et le commentaire de textes sacrés, ainsi que la fonction judiciaire, en tant qu’arbitre chargé de l’application du droit coutumier (nommé droit brehon en Irlande), et l’instruction des enfants.
– Le barde, poète de la tribu (File en Irlande), chanteur, musicien, conteur… Le rattachement de cette catégorie d’artiste à la classe sacerdotale illustre l’importance que les celtes accordaient aux arts et à la musique.
– Le devin (vatis en Gaule, fàith en Irlande), qui s’occupe de toute la partie pratique, divinatoire, magique du savoir sacerdotal.

 

L’importance de la spiritualité dans la société celte
Il faut savoir qu’un profond sentiment religieux animait les celtes. Nous ne reviendrons pas sur l’interdiction de l’écrit, qui ressort d’un intedit religieux, comme nous l’avons déjà dit : elle illustre la profonde révérence des celtes pour ces impératifs religieux. A ce titre, il faut surtout comprendre que tous ces concepts, tous ces interdits et obligations magiques, recouvraient une telle importance concrète, matérielle, dans la vie quotidienne des celtes, qu’on peut aller jusqu’à considérer que la religion et ses principes métaphysiques dictaient l’organisation de la société toute entière. C.-J. Guyonvarc’h et F. Le Roux ne l’entendent pas autrement lorsqu’ils expliquent que :  » Il est désormais indispensable […] de voir dans la société celtique un reflet des conceptions métaphysiques des druides, lesquels ont crée la société humaine à l’image de la société divine dont ils ont été la représentation terrestre. Précisons bien de toute façon notre formulation : il importe très peu qu’ils ne l’aient pas crée matériellement. Ce n’est pas la matérialité du fait qui compte mais la correspondance du concept religieux et de l’organisation humaine et notre compréhension de cette correspondance » (passage souligné par les auteurs).

 

L’immortalité des âmes et l’Autre monde
Les auteurs anciens ont beaucoup commenté les conceptions religieuses des celtes, parfois en les caricaturant un peu. Certains ont assimilé la spiritualité celte à de l’animisme, pensant que les celtes voyaient résider en chaque chose, en chaque arbre ou animal de la forêt un esprit, symbole de l’immortalité des âmes à laquelle ils croyaient. Ainsi, Montaigne lui même, dans ses Essais (II, XI) explique : « Pythagoras emprunta la Métempsychose des Égyptiens ; mais depuis elle a été reçue par plusieurs nations, et notamment par nos Druides (…) La Religion de nos anciens Gaulois portait que les âmes, étant éternelles, ne cessaient de se remuer et changer de place d’un corps à un autre (…) Si elle avait été vaillante, (ils) la logeaient au corps d’un Lion; si voluptueuse, en celui d’un pourceau (…) ainsi du reste, jusques à ce que, purifiée par ce châtiment, elle reprenait le corps de quelque autre homme« .
L’existence de la croyance en la métempsychose, la transmigration des âmes, cependant, a été battue en brèche par les travaux les plus récents de certains spécialistes, comme – une fois n’est pas coutume – Ch. J. Guyonvarc’h, qui estime qu’elle n’existait probablement pas, en fait. La question n’est pas définitivement tranchée.
Les celtes croyaient cependant profondément en l’immortalité des âmes. L’Autre Monde : Avalon, Anwynn, Mag Meld, Tir Na Nog, terre de la jeunesse éternelle… Des noms différents pour désigner cet au delà merveilleux ou allaient les braves après la mort, et auquel ils aspiraient tous. Sur cette terre légendaire, ils retrouvaient les dieux, et vivaient éternellement avec eux une existence de joie et de délices. Plus proche du paradis islamique ou du Walhalla germanique que du paradis chrétien (et donc certainement moins morne), il était situé différemment selon les peuples celtes ou même selon les récits : au delà des mers, à l’ouest, dans des îles immenses et riantes, comme l’île d’Avalon dans la légende arthurienne ou Tir na Nog dans le cycle irlandais ; sous la mer ou au fond des lacs, comme dans le récit de la dame du lac (toujours dans les récits arthuriens) ; sous les tertres encore dans le cycle irlandais.
Il faut également ajouter à cette terre des dieux d’autre îles, les « îles au nord du monde », lieu de provenance du savoir et de beaucoup de peuples mythologiques (comme les Tuatha dé Dànnan). Le nord était sans doute assimilé chez les celtes à la source du savoir, et une vieille tradition irlandaise en fait venir aussi les druides. On saisit encore un peu mal la signification symbolique de ces « îles au nord du monde », mais il ne faut en tout cas pas leur chercher la moindre existence géographique. Les explorateurs grecs, et après eux certains celtomanes contemporains y ont vu le continent mythique de l’Hyperborée. La portée de cette croyance, en réalité, ne relevait que du symbolique.

 

les dieux gaulois et celtes en général

Les Dieux gaulois était fort nombreux (on a recensé près de 400 noms, mais tout laisse à penser qu’il ne s’agit là que de la partie emmergée de l’Iceberg), puisque chaque tribu vénérait un certain nombre de dieux locaux. On connaît cependant un grand nombre de divinités adorées dans toute la Gaule et la Bretagne insulaire (parfois sous des noms différents, ce qui explique en partie ce très grand nombre de théonymes), qui trouvent tous leur équivalent dans la mythologie irlandaise. Cela illustre, au dela de la diversité locale, la grande unité de la spiritualité celtique.
Voici quelques-uns des plus célèbres d’entre eux (merci à AllianceCeltique pour ses conseils) :

Le Dieu-père
Jules César nous dit que « les Gaulois se vantent d’être les descendants de Dis Pater». Ce dieu des morts était lié aux ténèbres ; ce serait la raison pour laquelle les Celtes décomptaient l’écoulement du temps en nuits et non en jours. Il était le maître des cieux, même si on lui attribuait essentiellement les entrailles de la terre.

La Déesse-mère
Incarnant la fertilité et la richesse de la nature, elle était souvent associée à des animaux ou à des nourrissons. Elle protégeait les enfants et la famille. On la rencontre avec des noms divers : Terra mater (terre mère), Rigantona (la grande reine) et même souvent sous forme de trinité : les trois Matres (ou Matrae ou Matrones). En Irlande il y avait plusieurs variantes de la Déesse-mère. Dana, tout d’abord, est la mère des dieux puisqu’ils se nomment Tuatha dé Danann (peuple de Dana). Les trois Macha symbolisent les trois classes : prêtre, guerrier et paysan. Enfin Eria (l’Irlande), Bamba et Fotla sont trois déesses de la terre. Un roi doit s’unir à Eria (qui représente l’Irlande) avant de régner.
L’importance de la déesse-mère est le reflet de celle de la femme dans la société celte. Certains dieux et hommes sont nommés par ascendance maternelle. On a déjà insisté sur le rôle de la femme celte, qui était loin d’être une simple reproductrice comme ce fut le cas dans la société chrétienne d’ancien régime. Certains (comme Gerry Adams, leader du Sinn Fein) analysent d’ailleurs la société irlandaise comme fortement teintée de matriarcat. On peut supposer, bien qu’il ne faille pas préter aux anciens des sentiments qui nous sont contemporains, comme le féminisme, que la place de la femme celte était liée à celle des déesses dans la mythologie celte.

Belenos
« Le Brillant » était un dieu jeune et beau comme l’éclat du soleil. Jules César le comparaît à Apollon, lui attribuant d’ailleurs un char entouré de rayons lumineux.  Il pouvait être appelé Grannos (le Brûlant), Maponos (grand fils) ou encore Abelio en Aquitaine ou Beli au Pays de Galles. Oengus, le fils du Dagda, jouait le même rôle en Irlande.
Lors de la fête de Beltaine on allumait de grands feux en son honneur. On purifiait le bétail en le faisant passer à travers la fumée. Il fut aussi vénéré dans des temples circulaires à partir de l’époque gallo-romaine. Taranis
« Le Tonnerre » (en Gallois et en Breton, Taran signifie toujours Tonerre), dieu redoutable et guerrier était particulièrement honoré par l’aristocratie militaire. Il fut assimilé par les Romains à Jupiter. On lui sacrifiait des êtres humains et des animaux en les brûlant dans de grands chaudrons ou dans des mannequins d’osier (voir ci-contre). Cette image a souvent été représentée comme l’illustration de la « barbarie » des celtes et de leurs cultes.
On a trouvé des monuments dédiés à Taranis un peu partout dans le monde celtique, des côtes de l’Adriatique au nord de la Grande-Bretagne. Il est souvent représenté avec son symbole, la roue.

Toutates
Mentionné par l’historien romain Lucain, la nature de ce dieu était assez particulière, puisqu’il semblerait qu’il n’en soit pas un, en fait. En effet, Toutates est une phrase voulant dire « le gardien du peuple ». Il s’agit en réalité de magie guerrière. Les gaulois ne voulaient pas pour des raisons magiques que l’ennemi connaisse leur dieu protecteur et de ce fait ne citaient pas son nom, craignant que l’ennemi ne retourne leur dieu contre eux. Pour l’invoquer, ils utilisaient alors ce théonyme générique.

Brigid
Brigid, ou Brigit, Brigindo en Gaule, était une déesse de la guérison et de la fertilité vénérée dans tout le monde celte. Elle assistait notamment les femmes en couches. Son culte fut particulièrement répandu en Irlande et dans le nord de la Bretagne insulaire (ou elle y était connue repectivement sous les noms de Bride et de Brigantia), ou elle donna son nom à la tribu des Brigantes.
Sainte Brigitte, ou Sainte Bride, l’une de sainte patronne de l’Irlande, est son héritière dans la tradition chrétienne. Lugh
Lleu au Pays de Galles, Lugus en Bretagne insulaire, Lugos ou Esus en Gaule, était le dieu celtique du soleil. On le décrivait comme un jeune et beau guerrier.
Son nom est resté célèbre même après l’avènement du christianisme, en entrant dans la composition de mots décrivant la magie dans le folklore irlandais. Luchorpain (« petit Lugh bossu ») est devenu Leprechaun, lutin, gardien des trésors. On fétait encore au milieu de ce siècle en Irlande la fète du soleil, Lughnasad, qui avait lieu pendant le mois d’août.
On peut également juger de l’importance de son nom en se rappellant que c’est lui qui a donné le sien à la ville de Lyon, Lug-dunum (« le fort de Lugh ») dans l’antiquité, ou à celles de Loudun ou de Leyde (Pays-Bas), toponymes qui ont la même origine étymologique.

Camulos
Camulos était le dieu des Rémi, une tribu celte vivant dans l’actuelle Belgique, et une divinité de la guerre vénérée dans le nord de la Bretagne insulaire et dans la ville de Camulodunum (« le fort de Camulos »), actuelle Colchester dans l’Essex. Le nom de la ville servit peut-être de base à la cité arthurienne de Camelot.
Les romains associèrent Camulos à leur dieu de la guerre, Mars. Epona
Cette déesse très populaire était la patronne des cavaliers(dessin ci contre). Elle protégeait juments, poulains ainsi que mulets et ânes. Elle montait une jument en amazone et était souvent accompagnée d’un poulain, plus rarement d’un oiseau ou d’un chien (voir ci contre). Sa popularité fut grande au sein de l’armée romaine qui l’adopta. Une fête vint même à lui être consacrée, à Rome, le 18 décembre.

Les dieux irlandais : les Thuatha Dé Danann

Aux dieux celtes en général, il convient de préciser l’existence d’un panthéon propre pour l’Irlande gaëlique, qui dérive évidemment pour l’essentiel du tronc commun. Mais outre que celui ci nous est largement connu, pour une fois, puisqu’il fut consigné par écrit par les moins irlandais au moyen âge, il présente des spécificités. Cliquez sur le titre pour découvrir l’épopée des Thuatha Dé Danann.

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4 novembre 2009 at 12:50

V. Les Celtes dans le monde antique

Le Gaulois mourant, ou Gaulois du capitole, copie romaine d'un bronze grec du IIIe siècle av. J.C. On pense qu'il pourrait s'agir de l'original, en réalité

Après avoir pendant longtemps fait partie de la masse informe des « barbares » (rappelons que ce mot chez les grecs signifiait simplement « étranger ») qui peuplaient les terres du nord, les grecs puis les romains apprirent à différencier les celtes des autres peuples. La question de la différenciation des germains et des celtes s’est d’ailleurs rapidement posée pour les romains. L’épisode d’Arioviste le germain, au début de la Guerre des Gaules, contribua a lever les dernières incertitudes : même si certaines tribus frontalière pouvaient se trouver à cheval sur les deux influences, les germains et les celtes n’étaient pas réductibles. Alors que les Germains entrèrent tardivement sur la scène de l’histoire, les celtes en général et les gaulois en particulier attirèrent rapidement des commentaires de la part de leur contemporains des rives de la méditerrannée. Vous trouverez ici un petit florilège de l’opinion des auteurs antiques et de leurs pérégrinations chez les « Keltoï ». Pendant longtemps, les celtes sont restés des légendes dans les bouches des marins grecs, qui parlaient de ces terres du nord avec une certaine imprécision, n’en décrivant que les zones cotières. Himilcon, navigateur carthaginois a fait de ces régions des descriptions terrifiantes et manifestement exagérées. Elles furent par la suite reprises par le poète latin Avenius, ce qui contribua encore à renforcer la légende. Les auteurs ont longuement commenté l’aspect physique et les moeurs des Celtes, qui suscitaient beaucoup d’étonnement chez les peuples du sud. Ainsi, Diodore de Sicile, au Ie siècle av. J.C., déclarait à leur propos :

Etrusques combattant les gaulois, urne funéraire étrusque, IVe siècle av. J.C.

« Les Gaulois sont de grande taille, leur chair est molle et blanche ; non seulement leurs cheveux sont naturellement blonds, mais ils s’appliquent à rehausser cette couleur en les lessivant continuellement avec de l’eau de chaux. Ils les tirent du front vers le sommet de la tête ou de la nuque. Grâce à cette opération, leurs cheveux deviennent épais comme la crinière des chevaux ».
« Leur amour du vin est extrême; ils étanchent leur soif avec un vin pur importé par les marchands. Leur penchant les pousse à boire avidement et quand ils sont ivres, ils tombent dans la stupeur ou deviennent fous furieux».
« Physiquement, les Celtes ont une apparence terrifiante, une voix rude et caverneuse.  Ils utilisent peu de mots dans leurs conversations et parlent par énigmes, se contentant le plus souvent d’allusions qui laissent beaucoup à deviner.  Ils pratiquent souvent l’exagération dans le but d’exalter leurs propres mérites et de diminuer ceux des autres. Ce sont des vantards qui ont la menace à la bouche et se font les chantres pleins d’emphase de leurs propres exploits.  Ils ont pourtant l’esprit vif et montrent un don naturel pour l’étude.  Ils ont des poètes lyriques qu’ils appellent bardes et qui chantent, en s’accompagnant d’instruments qui ressemblent à des lyres, tantôt des dithyrambes, tantôt des satires ».

On ne peut accuser Diodore de Sicile d’être de mauvaise foi, mais force est de constater que cette description ne manque pas de stéréotypes. Il est probable qu’à la manière de César, il ait un peu forcé le trait pour impressionner ses lecteurs. Il est cependant vraisemblable que ces descriptions reposent sur des caractères plus ou moins prononcés selon les individus, mais réels, tels qu’il a pu les observer Strabon, à peu près à la même époque, nous donne un autre aperçu, un peu du même ordre :

Prisonnier gaulois, Italie, Ie siècle ap. J.C.

«L’ensemble de la race que l’on appelle aujourd’hui gallique aime follement la guerre; elle est intrépide, prompte à se battre, mais fruste de moeurs et sans vices. Une fois irrités, les Gaulois se rassemblent et se ruent au combat ouvertement et sans réflexion.  Ils tombent alors facilement sous les coups de ceux qui veulent les circonvenir par la manoeuvre ; car si on les provoque, n’importe où, et sous n’importe quel prétexte, on les trouve toujours prêts à faire face au danger, même s’ils n’ont pour tout recours que leur force et leur courage. Si au contraire on agit par persuasion, ils s’offrent sans difficulté à faire des choses utiles et on les voit s’essayer aux arts libéraux et à l’éloquence. Leur force vient en partie de leur taille qui est haute, en partiede leur nombre».
« A leur franchise à leur fougue naturelle, les Gaulois joignent une grande légèreté et beaucoup de fanfaronnade, ainsi que la passion de la parure, car ils se couvrent de bijoux d’or, portent des colliers d’or autour du cou, des anneaux d’or autour des bras et des poignets, et leurs chefs s’habillent d’étoffes teintes de couleurs éclatantes et brochées d’or.
A cause de cette légèrete de caractère, la victoire les rend insupportable mais la défaite les plonge dans la stupeur. Leur irréflexion s’accompagne aussi souvent de sauvagerie et de barbarie, comme si souvent chez les peuples du nord».

Virgile, dans l’Enéide (VIII), en donne une autre description, pour le moins extatique :  » d’or sont leurs cheveux, d’or est leur vètement, des rayures claires égayent leur sayon ; leurs cous, blancs comme le lait, sont cerclés d’un collier d’or ; aux mains de chacun scintille le fer de deux grands javelots alpins ; de hauts boucliers couvrent la longueur de leur corps. »

Arrien (IIe siècle ap. J.C.) est pour sa part un peu moins dithyrambique, et peut être plus synthétique : « les Gaulois sont de grande taille et ont d’eux même une haute opinion. »

Quant à la coquetterie des Gaulois, César ajoutera que ceux-ci étaient très attentifs à leur propreté, utilisant savon et parfum. Le général romain reconnaît que quelle que soit sa condition, jamais un gaulois ne se présente mal habillé.

Platon, finalement, les classe défintivement sans appel parmi les ivrognes :  » parmi les peuples qui ont coutume de s’ennivrer, on compte les Carthaginois, les Celtes, les Ibères, les Thraces, races guerrières« .

Posidonios, écrivain grec du Ie siècle av. J.C., visita l’intérieur de la Gaule, et en ramena de nombreuses descriptions, souvent très détaillées sur les moeurs des Celtes.

Quoi qu’il en soit, les celtes marquèrent profondément l’historiographie romaine et grecque. Les invasions de l’Italie et de la Grèce laissèrent aux uns et aux autres une certaine amertume, surtout aux romains. La catastrophe de la chute de leur ville en 386 engendra de leur part le profond sentiment qu’une revanche devait être prise. C’est sans doute cela qui fit de César un héros, plus que la difficulté de la guerre qu’il eut à mener en Gaule qui ne fut sans doute pas plus importante que les guerres Puniques. Mais César avait vengé une humiliation vieille de plus de trois siècle, et il en avait lui même conscience. C’est auréolé de cet immense prestige qu’il s’autorisa à franchir le Rubicon en armes.
Tite Live, dans son Histoire de Rome, donne de l’épisode de la prise de la ville par Brennus evrs 390 av. J.C. une description prompte à frapper les esprits (illustrée par Paul Jamin dans la toile reproduite ci-contre) : «  trouvant clos les logis des plébéïens et ouverts les atriums des nobles, ils hésitaient presque plus à envahir les maisons ouvertes que les autres : car ils éprouvaient une sorte de vénération à voir, assis dans leurs vestibules, ces personnages à qui leurs costumes conféraient une grandeur plus qu’humaine […]. Ils auraient pu être des statues dans un sanctuaire, et devant eux les gaulois se tenaient un instant médusés. Soudain l’un d’eux, un certain Marcus Papirius, à qui un guerrier avait touché la barbe […] lui donna sur la tête un coup de son baton d’ivoire, déclenchant du même coup sa colère. Il fut massacré, avec tous ceux qui se tenaient assis. Les Gaulois pillèrent les maisons et, après les avoir vidées, y mirent le feu « .       Il semble que les mercenaires celtes aient été nombreux dans la plupart des armées du bassin méditérranéen, et une quantité non négligeable accompagnait Alexandre dans ses conquètes.

Written by GEDEØN

3 novembre 2009 at 12:51

VI. Le déclin des Celtes continentaux

Un recul entamé bien avant Alesia
La fin de l’âge du fer et le début de l’ère chrétienne ont vu un recul important des terres marquées par l’influence celte. Un peu partout, les celtes, qu’ils aient été chassés parfois, ou assimilés aux peuples envahisseurs dans la plupart des cas ont progressivement perdu leur prépondérance culturelle et politique dans la plupart des régions antérieurement occupées par eux.
Déjà, vers les IIIe – IIe siècles, au nord et à l’est, en Europe centrale, ils abandonnaient le terrain face aux Germains et aux Daces, et les royaumes celtiques des balkans disparurent bientôt dans les brumes de l’histoire. Les Galates de Turquie, après quelques années mouvementées, furent également soumis définitivement, et assimilés à la population locale.
Quant aux celtes d’Italie, après leurs guerres incessantes contre Rome jusque le IIIe siècle, leur indépendance ne survécut pas longtemps aux conquètes romaines. Dès le IIe siècle, ils furent entièrement soumis, et une dernière alliance avec les étrusques et les carthaginois pour tenter de se libérer de l’influence de Rome resta sans résultats. Les représailles de Rome furent sauvages, et aujourd’hui encore, rares sont ceux qui se souviennent qu’il y eut des celtes jusqu’aux portes de Rome.
Les celtibères furent soumis dès 133 av. J.C., et de la composante celte de la population, il ne reste rien aujourd’hui. La Galice et les Asturies dans le nord ouest du pays, revendiquent aujourd’hui une celtitude ancienne. Elle n’a rien d’usurpé, au contraire, mais tient plus d’un engouement lié à une mode (qu’il faut encourager, quoi qu’il en soit) que d’une véritable renaissance d’un substrat culturel qui est en fait bien disparu.
Une fois la péninsule ibérique définitivement et entièrement conquise par les romains, nait alors dans leur esprit l’idée de relier par la voie terrestre les deux péninsules. Mais sur le chemin, il y a … la Gaule.

La guerre des Gaules, chronique d’une défaite annoncée

Extrait d'un manuel scolaire du début XX eme du siècle

Il n’est pas utile de gloser des jours entiers sur la guerre des Gaules, tant ses épisodes ont été décrits et rapportés maintes et maintes fois, y compris dans les manuels d’histoire pour enfants. En revanche, il présente quelque intérêt de parler de ses circonstances. Pourquoi la Gaule a t-elle été conquise aussi facilement par César ? Rappellons nous que ce pays immense n’a été soumis que par 50000 légionnaires, accompagnés d’un complément de cavalerie germaine. Il faut ici insister sur les remarquables qualités de stratège de César, face à des gaulois certes de cinq à six fois supérieurs en nombre (l’armée de secours de commios l’Atrébate à Alésia comptait 260000 hommes, dont un grand nombre de cavaliers), mais toutes les tentatives s’avérèrent vaines.
César n’avait de cesse de vanter les qualités guerrières des gaulois (en partie pour gonfler son propre mérite). La réalité est sans doute moins glorieuse, car il faut peut-être penser qu’après plusieurs siècles de sédentarité, les gaulois avaient perdu une certaine habitude de la guerre, en tout cas face à un ennemi de cette habileté. Courageux mais mals organisés, les gaulois n’auraient dans tous les cas pu faire obstacle longtemps aux ambitions romaines, même si César avait été défait à Alésia (comme cela faillit être le cas à certains moments critiques). L’empire Romain croissait sans cesse, et gageons que ce que César n’aurait réussi, son successeur l’aurait achevé (pour exemple, il suffit de songer que malgré plusieurs défaites cinglantes, Rome fini par mettre Carthage à genoux). La soumission de la Gaule, si elle n’était peut être pas inéluctable (encore que …), était de fait plus que probable. Ses conséquences, sont connues : disparition totale des langues celtiques en Gaule vers le Ve siècle (on estime qu’en moins de deux générations, après Alésia, toute l’élite Gallo-romaine parlait latin), assimilation religieuse par la disparition de la classe druidique, et intégration administrative à l’Empire. En un mot comme en cent : latinisation. Car ne nous leurrons pas, si le substrat ethnique de la France est peut-être d’origine gauloise, deux mille ans plus tard, il n’en reste rien, ou quasiment. Qui donc sait encore de nos jours que « Paris » vient de « Parisii », nom de la tribu qui occupait Lutèce ? La seule chose qui nous soit resté à l’époque actuelle, c’est le legs romain : langue, structure politique, culture grecquo-latine, droit, … Cela peut paraître un lieu commun que de rappeler cela, mais il faut avoir à l’esprit la politique patriotique de la troisième République, qui sur bien des points a tenté de ressusciter l’héritage gaulois de la nation française pour rejetter sa composante germanique (assimilée à l’ennemi allemand vainqueur en 1870, et à la noblesse de l’ancien régime. Sur ces questions, voir les développements à venir sur la France dans « les Pays celtes hier et aujourd’hui« ).

Les raisons de la défaite
On a souvent attribué la conquète de la Gaule à des causes plus profondes qu’une simple inferiorité militaire, qui n’a en soi rien d’humiliant, puisque tous les peuples d’Europe succombèrent à un moment ou à un autre à Rome (Carthago Delenda est). On a cru voir dans cette défaite l’illustration d’une Gaule ethniquement déliquescente et arriérée, et militairement décadente. Outre qu’encore une fois cette vision n’échappe pas aux clichés, les causes sont plus probablement intrinsèques à la nature de la société celte elle même. Nous avons déjà insisté sur le morcellement politique des celtes. C’est évidemment là qu’il faut rechercher. L’individualisme des celtes, prompts et courageux au combat mais rétifs à la discipline, fidèles à leur roi mais pas à leur Etat (puisqu’il n’en existait pas) a fait que la Gaule ne pouvait échapper longtemps à Rome, empire de plus en plus puissant, organisé, hiérarchisé, structuré, riche, ambitieux, aux troupes aguerries. D’infériorité, il n’y avait pas. Tout au plus peut on accorder que certains traits de la société celte constituaient des archaïsmes qui l’entravaient sur certains points.
On peut parler de tragédie, et se rappeler avec un pincement au coeur la grandeur de la cour des Princes celtes : tout était écrit bien avant Vércingétorix, et que l’on nomme cela l’Histoire ou le Destin, les choses restent : la Gaule devait être conquise…
Nombreux sont ceux qui pensent que la Gaule a beaucoup gagné à l’intégration à l’Empire : dévellopement culturel, économique, social, juridique… Il est vrai que l’arrivée des romains a certainement accru la prospérité d’un pays, par ailleurs déjà bien nanti. Nul ne peut dire maintenant ce qu’il serait advenu de la Gaule et de l’Europe sans la conquète romaine. Mais il est sur que celle ci a sonné le glas d’un mode de vie et d’une société riche de ses particularités et de ses traits. Il en est tout de même certains pour le regretter.

Cette défaite continuait cependant à produire des effets près de deux mille ans plus tard : les nationalistes allemands du XIXe voyaient en l’absence de soumission des tribus germaniques la supériorité du « sang allemand » (!!!) sur celui des Gaulois (et donc des français). En réalité, ce qui a sauvé les tribus germaniques de la soumission, c’est leur éloignement plus que leur force. Rome, bien que puissante, ne pouvait et ne voulait indéfiniment étendre son Empire et contrôler tous ces territoires, souvent pauvres et sans intérêt stratégique. L’exemple de l’Ecosse et de l’Irlande l’illustre tout autant. Si Rome ne les a pas conquise (alors qu’elle en connaissait bien sur l’existence), c’est qu’elle n’en voyait pas l’intérêt.

A l’aube de l’ère chrétienne, les celtes, après avoir dominé la majeure partie de l’Europe, sont soumis sur le continent. Restent les îles britanniques, dernier refuge des gaulois insurgés fuyant le joug romain. Cesar y fit certes deux débarquements, en -53 et -54 (le premier fut proche de se solder par un désastre ; gravure ci-contre), mais ne tenta pas la conquète de l’île. C’est Claude, qui en 43 envoya les premières troupes d’invasions. Malgré la résistance de héroïque de Caratacus, le Vércingétorix breton, et des ses hommes, l’île finit par être partiellement envahie. Mais la romanisation resta en Bretagne insulaire superficielle, et n’atteignit pas les régions excentrées de l’île (Cornouailles, Pays de Galles, et surtout Ecosse). La question des celtes des îles britanniques sera traitée de manière plus appro- fondie dans la partie suivante.

Written by GEDEØN

2 novembre 2009 at 12:52